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Le passé colonial de la France a suscité d’importantes vagues d’immigration qui façonnent aujourd’hui un visage métissé de l’ancienne métropole.

Témoin d’un héritage culturel en mouvement, la langue française s’enrichit sans cesse, en banlieue, de termes, de figures de style et de néologismes inventés ou adoptés par ces Français issus d’ailleurs.

Wesh, mot arabe signifiant « quoi », s’inscrit aujourd’hui en France comme une véritable cocarde en matière de culture urbaine.

Détourné de son sens originel, il est désormais employé en guise de salutations dans la plupart des banlieues de l’Hexagone.

« Wesh bien ou quoi ? », comprenez par là « Comment ça va ? », est emblématique d’une francophonie en mouvement dans les quartiers, prouvant, s’il en est, que la français est une langue bien vivante.

Un foisonnement d’expressions, de mots, de néologismes et de syntaxes qui épice le langage jusqu’à lui donner sa propre identité.

Dans la même famille que Wesh, il est de plus en pus courant d’entendre les jeunes, qui n’ont même parfois aucun rapport avec la banlieue, dire qu’ils ont le seum.

Seum est encore une fois un mot arabe qui signifie, à l’origine, « poison », mais qu’on peut traduire par « avoir la rage », en langage jeune, ou « être dépité(e) », en français correct.

Ratez le dernier train à la gare et vous aurez assurément le seum.

De là à ce que le mot entre de plain-pied dans la langue française jusqu’à faire oublier ses origines, à l’image de l’adjectif « mesquin » issu de l’arabe misk’n (pauvre, indigent), il n’y a qu’un pas qu’il est sans doute prématuré de franchir.

Mutations linguistiques et emprunts au français d’Afrique

Popularisé, entre autres, par la rappeuse Diam’s, « gros », signe courant de salutations dans les cités (cf « Wesh gros ! »), a une origine singulière.

Il est vraisemblablement issu de rhoya, frère en arabe, qui a muté en « rho » dans les quartiers.

La prononciation de « r », très gutturale en arabe, n’étant pas aisée pour les non-arabophones, le « rho » s’est transformé en « gros », homophone français le plus proche.

Une étymologie tout aussi biscornue que des mots comme « enjailler », importé d’Afrique de l’Ouest, sans doute de Côte d’Ivoire.

« S’enjailler » est la francisation du mot anglais « enjoy » (apprécier). Elle signifie « prendre du plaisir ». Le verbe a également donné naissance à un nom, l' »enjaillement », deux néologismes largement usités dans le langage des quartiers.

La français d’Afrique se retrouve aussi dans certaines constructions employées dans le parler des personnes issues de la diversité.

Exemple : « Ça fait longtemps que tu es là ?  » « Oui, je t’attends depuis ». Une forme elliptique du langage où le temps, du moins dans sa précision occidentale, est complètement gommé.

« Je t’ai attendu jusqu’à fatigué ! » est, quant à elle, une forme linguistique typiquement africaine qu’on retrouve parfois dans l’oralité d’une certaine France.

Termes génériques et influences communautaires

Les banlieues sont un creuset multiculturel où se côtoient quantité de communautés.

C’est un brassage qui favorise une certaine perméabilité interculturelle, et il arrive qu’on se serve de rudiments de langue des une ou des autres pour élaborer des termes génériques.

Les Kardesh, d’un mot truc signifiant « frère », désigne ainsi, pour les non-turcophones, les Turcs dans leur ensemble.

Les Antillais sont, quant à eux, les « Sa ka maché » (expression créole originellement utilisée lors des salutations), ou encore les « Ti’mal » (« jeune homme » en créole).

L’influence des anciennes colonies sur la langue française recèle une large dimension communautaire. Plus les communautés sont importantes, plus les apports au français seront marqués.

Marseille, où, pour des raisons géographiques, le Maghreb est très représenté, empruntera ou détournera beaucoup de mots arabes.

Il en ira de même pour les créoles, par exemple, dans des villes d’Île-de-France, comme Cergy, Sarcelles ou Saint-Denis ou les langues et expressions d’Afrique noire à Montreuil, aux Mureaux ou dans de nombreuses autres villes ou quartiers du territoire.

En conclusion, on peut avancer que, bien au-delà des cités, la langue reste influencée par le territoire.

Quelque 200 millions de personnes ont le français en partage. Il leur appartient donc un peu à tous, symbole d’une francophonie culturelle riche et dynamique.

David Cadasse

  • Article paru dans Culture et Recherche, n°125, automne 2011, « Pour des états généraux du multilinguisme en outre-mer (Ministère de la Culture et de la Communication)